La France des cathédrales : Des joyaux en péril
LE POINT 30/03/2006

 

Parce qu'elles ont huit ou neuf siècles, on les croit éternelles. Les 86 cathédrales de France nécessitent des soins constants. Mais, aujourd'hui, l'argent et la volonté politique font défaut.

Valérie Marin la Meslée et François Dufay, avec Marie Levasseur-Jolivet (Quimper), Denis Roux (Nantes), Catherine Piettre (Strasbourg), Philippe Schilde (Reims)

«Le Groupement des Monuments historiques a la douleur de vous faire part du décès prochain de l'ensemble des professions contribuant à la restauration de notre patrimoine architectural (décès programmé par décision gouvernementale). » Comme l'indique cet avis provocateur affiché sur le site Internet des professionnels de la restauration, le moral est au plus bas chez les tailleurs de pierre, maîtres verriers et autres sculpteurs qui s'affairent sur les monuments français. Et notamment sur les cathédrales, principales victimes du terrible coup de gel du début de l'année 2006. Gel de crédits, s'entend...

Car, malgré les déclarations ministérielles et les budgets en trompe-l'œil, rarement l'Etat aura à ce point failli à sa mission sacrée : transmettre aux générations futures ces merveilles de l'art roman, gothique, flamboyant ou Renaissance dont il a la charge depuis la loi de séparation de 1905. Immenses, âgés pour certains de huit ou neuf siècles, ces 86 mastodontes de pierre nécessitent, il est vrai, des soins constants. Mais assurément pas la succession de coupes claires et de temporisations amenant à sacrifier ici un chantier, là à en différer un autre, qui prévaut désormais.

De Périgueux à Strasbourg en passant par Bayonne, c'est, depuis quelques semaines, la même complainte : reports, annulations, et, pis, arrêts de chantier, provoquant stupeur et consternation ! En février, la révolte grondait ainsi à Quimper (Finistère) : les travaux de la cathédrale Saint- Corentin, joyau du gothique breton, engagés depuis quinze ans pour un montant estimé à 15 millions d'euros, ont été brutalement stoppés. La quatrième tranche devait s'attaquer à la restauration de la tour sud quand est tombé l'avis d'interruption du chantier : « Plus de crédits de paiement. » A en croire le directeur de la Direction régionale de l'action culturelle (Drac) de Bretagne, Jean-Yves Le Corre, « l'impact en termes d'emploi et de crédits immobilisés aurait été plus important si, à la place de la cathédrale, on avait arrêté d'autres projets cofinancés par des collectivités locales ». Traduction : il est moins difficile de stopper la restauration d'une cathédrale que quinze chantiers d'églises de village, nécessitant de détricoter des financements croisés avec les mairies.

C'était compter sans l'émoi des Quimpérois et la mobilisation du sénateur et maire UMP de la ville, Alain Gérard : une rallonge de 750 000 euros, octroyée par l'Etat, a permis de remonter l'échafaudage sur la partie haute de la tour sud. Si les 2 millions d'euros nécessaires suivent, les travaux seront bien achevés en 2007.

Arrêt, reprise : le scénario est le même à Nantes, où la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul a elle aussi eu chaud. Bâtie en tuffeau, un calcaire blanc ô combien fragile, elle exige des travaux quasi permanents. Après la restauration de la tour sud et de la partie centrale, achevée en août 2004, on se demandait si celle de la tour nord (d'un coût de 3 millions d'euros) commencerait un jour : gourmand, le château de Saumur exigeait 23 millions d'euros, sur trois ans, pour son rempart effondré... Finalement - et grâce à une rallonge, là aussi -, le chantier a repris et devrait s'achever en 2008.

Strasbourg sauvée par une fondation. La cathédrale de Strasbourg, elle, n'a pas eu la chance de ses consœurs bretonnes. Les travaux de la tour haute sous sa flèche de grès rose, « vraie tiare de pierre avec sa couronne et sa croix » (Victor Hugo), sont en voie d'achèvement, certes. Mais uniquement grâce à la Fondation de l'Œuvre Notre-Dame, dépendante de la ville, qui intervient chaque année à hauteur de 1 million à 1,5 million d'euros. En revanche, le chantier financé par l'Etat s'est, lui, brusquement interrompu, dans sa dernière année budgétaire. Impuissante, Christiane Schmückle-Mollard, architecte en chef des Monuments historiques, constate : « Les travaux des travées nord, du côté ouest, devaient marquer le coup d'envoi de la restauration de vitraux médiévaux qui sont en piteux état, ouvrant la voie au mécénat. Ce ne sera pas le cas. »

Comment expliquer une interruption aussi brutale ? Non par l'indispensable mise à niveau de sécurité du chauffage nécessitant soudainement des travaux de l'ordre de 400 000 euros (cause invoquée au ministère), mais, une fois encore, par la baisse des crédits de paiement : 3 millions d'euros manquent pour l'ensemble des monuments historiques de la région Alsace. Les 2 millions nécessaires à la poursuite du chantier de la cathédrale auraient mangé la plus grosse part du budget, d'où la décision de tout arrêter. Ce qui se traduit par une catastrophe financière pour les cinq entreprises présentes sur le chantier strasbourgeois. Directeur du service restauration de l'entreprise Chanzy-Pardoux, Jean-Luc Hartert se désole : « Notre atelier travaillait en grande partie pour la cathédrale. Si on ne retrouve pas un chantier de substitution dans trois, quatre mois, on devra se séparer de la moitié de nos effectifs de tailleurs de pierre, 15 compagnons. »

Dieu merci, à Reims, à Chartres ou dans d'autres cathédrales de premier plan, la situation se révèle moins chaotique. Chargé du sort de cinq « mammouths », dont Chartres et Bourges, le conservateur des monuments historiques de la région Centre, Jean-Pierre Blin, admet des tensions budgétaires depuis trois ans. S'il n'y a pas d'arrêt de chantier dans sa région (où 24 % du budget annuel des monuments historiques est consacré aux cathédrales, soit environ de 1 à 1,5 million d'euros par an pour chacune en gros travaux), le manque de moyens fait qu'ici comme ailleurs on gère d'abord les urgences. Ainsi, les verrières de Blois, signées Jan Dibbets, que la grêle a fortement endommagées il y a deux ans, vont enfin être restaurées pour un montant de 1,5 million d'euros. Et quand l'Etat est défaillant, le secteur privé vient à la rescousse. A Chartres, c'est grâce à deux associations qui drainent des mécénats que va commencer une restauration des baies hautes du chœur de la cathédrale (vitraux médiévaux). Coût : 500 000 euros, dont la moitié est financée par l'Etat. A Reims, qui va fêter ses 800 ans en 2011, la statue de la reine de Saba va être reconstituée dans son état antérieur grâce à la mobilisation des Amis de la cathédrale. De ventes de champagne en concerts, l'association a déjà récolté 235 000 euros en complément des 34 000 alloués par l'Etat : « Une synergie idéale » aux yeux de la DRAC ! Dans le même temps, le ministre a commandé la création de six vitraux contemporains pour cette cathédrale qui abrite déjà ceux de Chagall.

« Aucune cathédrale ne s'écroule, aucune n'est fermée », plaide le directeur de l'Architecture et du Patrimoine du ministère de la Culture, Michel Clément. Face aux cris d'alarme, ce haut fonctionnaire de la Rue de Valois se veut rassurant. « L'Etat mène ses travaux chantier par chantier, et à son rythme. Beaucoup sont invisibles, car ils relèvent de la sécurité », précise-t-il. Le directeur du Patrimoine met en avant la rallonge de 5,7 millions d'euros dont ont notamment bénéficié la Bretagne et la Picardie. Et fait porter le chapeau de cette période troublée à la mise en place, dans les régions, de la loi organique relative à la loi de finances (la LOLF) et aux changements qu'elle impose dans la gestion des budgets, désormais globalisés entre les différents postes (archives, musées, etc.).

Priorité au moderne. Les DRAC confirment l'impact de ces décalages financiers. Mais l'arbre ne peut cacher la forêt. Confirmant la décélération observée depuis plusieurs années, les interruptions de chantiers de ce début d'année 2006 résultent d'abord d'un véritable désengagement de la part d'un Etat appauvri. Il y a belle lurette que le patrimoine, dont les cathédrales sont le gros morceau, ne constitue plus une priorité pour les ministres successifs - qu'ils soient de droite ou de gauche -, plus soucieux, en bons épigones de Jack Lang, de soigner leur image de « modernes » ou de calmer les intermittents du spectacle. Chacun le sait, les vieilles pierres ne manifestent pas... Et il est bien plus gratifiant, politiquement, d'inaugurer une salle de « musiques amplifiées », ou de décorer sous les flashs telle actrice hollywoodienne, que de sauver des injures du temps un clocheton roman branlant au fond d'une province. Quelques opérations phares particulièrement gourmandes - musée du quai Branly, Grand Palais ou Grand Versailles - ne laissent plus que des miettes pour des édifices moins en vue. La première tranche du Grand Versailles (135 millions d'euros) aurait ainsi, dit-on, été fatale à deux cathédrales...

Oui, mais voilà : cette incurie, qui passe inaperçue dans le cas d'un clocher de campagne, devient soudain criante quand le scandale, culminant à 80 mètres, est planté au cœur d'une préfecture ! Dernier exemple en date de ces coupes claires que supportent de plus en plus mal les populations et les élus : engagés depuis 2004, les travaux de la cathédrale Saint-Front de Périgueux (Dordogne) devaient s'interrompre ce 31 mars, alors que les restaurateurs, après avoir traité la face ouest, avaient à peine attaqué la face nord du clocher.

Or il ne s'agit pas, dans ce chantier, d'un décrassage, mais bien d'une intervention lourde sur un édifice déstabilisé. « Le monument est vraiment malade, explique Olivier Cot, chef d'équipe de restauration. La pierre calcaire dans laquelle est bâtie Saint-Front s'effrite, elle est vulnérable au gel. »

Qu'importe : ce bâtiment aux étranges coupoles couvertes d'écailles, principal atout touristique de Périgueux, allait faire les frais de la suppression de 3 millions d'euros sur les 6 alloués pour le patrimoine de la région Aquitaine. Comble de l'absurde : les contribuables allaient débourser plus de 50 000 euros pendant un an, non pour des travaux effectifs, mais pour la location de l'échafaudage de 15 étages maintenu sur le clocher, en attendant la reprise éventuelle du chantier en 2007 !

Mais la raison a fini par l'emporter. Débloquée in extremis par l'Etat quinze jours avant la date fatidique, une dotation exceptionnelle de 650 000 d'euros va permettre de faire la soudure jusqu'en 2007. Un petit miracle, qu'il faut moins attribuer à saint Front, l'évangélisateur du Périgord dont la cathédrale porte le nom, qu'au barouf provoqué par le maire UMP de Périgueux, Xavier Darcos. L'ancien ministre est intervenu auprès du directeur du Patrimoine, du ministre de l'Economie, des médias... Jusqu'au dénouement heureux de ces derniers jours. Un saupoudrage providentiel, dans un paysage qui reste sinistré. Car, pendant que les compagnons vont continuer de s'affairer sur le clocher de Saint-Front, le portail sud de la cathédrale de Bordeaux, le cloître de celle de Bayonne et l'intérieur du chœur de celle d'Aire-sur-l'Adour resteront vierges de tout échafaudage : les restaurations programmées en 2006 sur ces édifices ont toutes été annulées, sans autre forme de procès.

Amiens : mobilisation exemplaire

Une statuaire incroyablement riche, des traces importantes de polychromie... la façade occidentale de la cathédrale d'Amiens est d'une exceptionnelle richesse. « Mais les travaux de nettoyage avançaient selon un rythme proportionnel aux moyens de l'Etat », se souvient Fred Thorel, chargé de la culture pour Amiens Métropole. Au début des années 90, la mairie propose de participer à la restauration. Le département et la région lui emboîtent le pas. Une première convention est signée en 1992, d'un montant de 11 millions de francs, à parité entre l'Etat et les collectivités locales. En décembre 1999, à la nuit tombée, une projection laser illumine la façade et lui redonne ses couleurs médiévales. L'effet est saisissant. L'an dernier, plus de 200 000 curieux ont assisté au spectacle. En 2001, une nouvelle convention, courant jusqu'en 2014, est signée. D'un montant total de 37,4 millions d'euros, elle porte sur l'ensemble des façades extérieures. « Sans les collectivités locales, la restauration aurait pris deux fois plus de temps, estime Fred Thorel. L'Etat, se sentant lié par la convention, n'a jamais reporté le versement de ses fonds. »

Le choc des cultures, cependant, n'est pas loin, comme en témoigne la remise en couleur de la « Vierge dorée », véritable défi pour les spécialistes. Le portail Saint-Honoré a conservé des traces de polychromie. Mais la « Vierge dorée » n'en a livré que très peu. La remettre nettoyée devant les polychromies usées aurait juré. Des essais à partir de pigment ocre doré sont en cours. Fred Thorel pousse les experts à aller le plus loin possible dans la « colorisation ». Par passion pour la polychromie, mais aussi par envie de placer sa ville en pointe sur le sujet. Une commission tranchera Béatrice Pujebet

« Le Point » et TF1 vous font découvrir les cathédrales

Retrouvez ce dossier du 3 au 7 avril au journal de 13 heures sur TF1, présenté par Jean-Pierre Pernaut, à travers les reportages réalisés par Robert Werner.

Chaque jour, Jean-Pierre Pernaut fera découvrir le patrimoine français et les merveilles architecturales que sont les cathédrales d'Amiens, de Châlons-en-Champagne, de Bayeux, de Nevers et de Valence.